Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

La forêt de Gourga, située dans le secteur n °15, à cinq kilomètres du centre ville de Ouahigouya dans le Sahel burkinabè, force l’admiration. Elle est l’œuvre d’un sexagénaire, Yacouba Sawadogo, considéré comme l’homme qui « arrête le désert ». Il a, grâce à son génie, transformé un sol inculte en une épaisse forêt abritant actuellement une faune abondante. Aujourd’hui, cette forêt est menacée. Yacouba Sawadogo, absorbé par son exaltante passion doit, cependant, faire face à une sérieuse difficulté : il ne possède pas de documents de propriété du domaine, qui n’est toujours pas borné. Et si les choses restent en l’état, une partie de son œuvre devrait disparaître pour faire place à des lotissements.

Le soleil ardent poursuit lentement sa course dans le ciel clair de Gourga, village faisant désormais partie du secteur n°15 de Ouahigouya, depuis le lotissement de 1999-2000, initié par la mairie de ladite ville. Ce jeudi 2 juin 2011, à 9h, la plupart des paysans sont sous les arbres devant leur concession ou au champ, occupés à débroussailler. Gourga n’a pas encore reçu la moindre goutte de pluie. Les cultivateurs ont le regard rivé sur l’horizon. Pas de formation nuageuse.

Cependant l’espoir de recevoir la prime averse annonciatrice de la saison s’agrandit aujourd’hui. Yacouba Sawadogo, comme à l’accoutumée, se trouve au milieu de sa forêt, à un kilomètre de la concession familiale. Certains arbres commencent à reverdir, d’autres arborent toujours leurs branches nues, dépourvues de toute feuille. Les oiseaux s’affrontent par chants interposés, leur symphonie emplit la clairière devenue dense. Cette forêt, sise dans le petit village de Gourga, et sa faune constituent l’insensé rêve devenu réalité d’un « fou », doux rêveur. Il y a une quarantaine d’années, Yacouba Sawadogo, alors jeune commerçant de pièces détachées au grand marché de Ouahigouya, décide d’abandonner ses activités lucratives pour créer une forêt, là où le désert dictait sa loi. L’activité délaissée lui procurait un chiffre d’affaires de 300 mille FCFA par jour, alors que la nouvelle s’apparente plutôt à de l’altruisme pur et simple. Son projet est gigantesque, voire surhumain : récupérer et reverdir une terre dégradée, aride, sur un espace appelé « zipèlga » en langue nationale mooré.

Dans son village, il était, à l’époque, considéré comme un dément. « Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, de saluer les gens du village, sans avoir en retour une réponse. On me considérait comme un déréglé », se rappelle-t-il toujours, comme si c’était hier. Le vieil homme quitte rarement le hangar aménagé au milieu de son sanctuaire floral. C’est là qu’il accueille les curieux venus admirer son travail, l’œuvre d’une vie, commencée il y a quarante ans.

De prime abord, le promoteur indique au visiteur qu’aucun arbre n’existait en ces lieux. Ce jeudi 2 juin, les touristes comptent, dans leurs rangs, le préfet de la ville de Ouahigouya, Adama Konseiga. « C’est tout simplement émerveillant ; son œuvre force l’admiration. Ça nous interpelle tous à être écocitoyens, à l’exemple du vieux Yacouba », dit-t-il. Sa sylve, créée de toute pièce, s’étend entre 25 et 27 hectares, selon les estimations établies par le GPS (Système de positionnement mondial). On y trouve des espèces végétales locales, dont beaucoup ont disparu (anogeissus leiocarpus, par exemple) ailleurs dans la région sous les effets de l’action anthropique négative. « La forêt de Yacouba est un réservoir pour la diversité biologique. Il y a même deux espèces qu’il a introduites qui ne se trouvent nulle part dans la province du Yatenga, si ce n’est au bord des cours d’eau », soutient le directeur provincial de l’Environnement et du développement durable, Bienvenu Traoré. Pour les mordus de botanique, la forêt de Yacouba est composée d’espèces courantes telles le balanites aegyptiaca (dattier du désert), le sclerocarya birrea (prunier), l’acacia senegal et le nilotica (gomme arabique), et le saba senegalensis. En se faufilant entre les essences, le visiteur peut rencontrer des dispositifs de petits canaris de vingt litres déposés entre deux branches d’arbre ou simplement à même le sol. Ce sont des abreuvoirs pour les oiseaux, rongeurs, reptiles, lièvres et félins que la forêt abrite. Celle-ci est un véritable sanctuaire, un bassin de la diversité biologique, aussi bien végétale qu’animale.

Les péripéties d’une création

Les témoignages s’accordent à confirmer que le sol reboisé était totalement dégradé. « On s’est toujours demandé ce qui l’a poussé à se jeter dans cette entreprise. Certains membres de la famille n’étaient même pas d’accord ; en son temps, c’était trop osé », témoigne un agent du ministère de l’Agriculture à la retraite, Adama Sawadogo, natif et résidant à Gourga.

A l’origine, Yacouba voulait récupérer le sol dégradé à l’aide de diguettes antiérosives associées au « zaï », une technique consistant à creuser des cuvettes pour retenir l’eau de pluie. Le procédé permet en effet au sol, après une forte pluie, de rester humide pendant une quinzaine de jours. Ce système de « zaï », lui est venu en tête quand il a constaté que les pratiques culturales traditionnelles ne nourrissaient plus son homme, exposé chaque année à la famine. Mais avec le « zaï », il constate qu’il a multiplié son rendement par trois. « Ma production d’une année peut faire vivre ma famille pendant trois ans », dit-il. Le vieux Yacouba a débuté son entreprise seulement sur quatre hectares. La technique est simple : dans chaque zaï, il enfouit des grains de mil, mais aussi une graine de plante. Quatre années d’opération lui ont suffi à reconstituer une petite forêt, qui sera malheureusement incendiée par des « jaloux ». Yacouba repart donc à zéro avec une détermination décuplée par la bêtise de ses détracteurs, en faisant sienne cette pensée, « la valeur d’un homme se mesure au temps que l’on met à le décourager ». Ainsi, le vieux Yacouba reprend son combat contre la désertification.

« Aucun arbre n’a été planté, je les ai semés », se plaît-il à expliquer. En effet chaque année, le vieux Yacouba sème entre 2 000 à 10 000 plants. En l’absence, d’inventaire forestier officiel, le promoteur estime que dix arbres environ prospèrent sur un m2 de son domaine. « Actuellement, c’est une forêt constituée dans laquelle on ne peut plus pratiquer l’agriculture. C’est un paysan innovateur qui applique bien les conseils des techniciens. Dans la zone, nous avons une dizaine de paysans modèles, des agro-forestiers, mais il y a aucun de la trempe de Yacouba, dont le terrain est totalement constitué de forêts. Lui, il est d’une classe exceptionnelle », souligne le directeur provincial de l’Environnement du Yatenga, Bienvenu Traoré.

L’art pour l’art

Comme dit le philosophe, « rien de grand ne se réalise sans passion ». Que peut donc bien gagner l’intéressé, en se saignant tant pour une telle entreprise ? La réponse de Yacouba est difficile à interpréter. Pour lui, l’important est de reconstituer la forêt, afin d’empêcher l’avancée du désert et ses conséquences. « S’il y a un grand vent, on peut s’abriter dans cette forêt, car la forêt réduit sa vitesse ». A l’écouter c’est avant tout un besoin écologique, une valeur avant tout abstraite, qui l’a guidé. Ces arbres ne sont pas destinés à l’industrie du bois ni à produire des fruits commercialisables. La forêt de Yacouba constitue une forme de réponse au changement climatique. Actuellement, il ne tire aucun profit monétaire direct de son exploitation. Cependant, il affirme gagner beaucoup plus que de l’argent : de la satisfaction morale et de la reconnaissance, tant nationale qu’internationale. « Le monde entier m’a découvert, j’ai eu des honneurs », se réjouit-il.

En effet, pour ses travaux de récupération des sols et de régénération de la forêt, il a été décoré deux fois par les services de l’Environnement et de l’Agriculture, la première distinction date de la période révolutionnaire (83-87) et le second, sous le régime démocratique. Couronnement de son effort, il a été reçu, il y a quelques années, par le Sénat américain. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILLS) l’ont associé à plusieurs de leurs rencontres. Grâce à ces institutions, le vieux Yacouba est allé partager ses connaissances dans de grandes réunions, à travers le monde, comme aux Pays-Bas ou en Italie. Des honneurs, il en a eus, et il pense qu’ils valent plus que l’argent. Pour lui, comme l’indique un proverbe danois, « l’honneur, c’est le plus bel arbre de la forêt ».

Aussi, le promoteur est satisfait que tout le village ait aujourd’hui compris la portée de son acte. « La forêt est protégée par ma famille et par tout le village », déclare Yacouba. Sur le plan environnemental, l’importance de cette forêt est plus que perceptible. Elle s’érige en véritable écosystème particulier. Elle sert aussi bien à la recherche qu’à l’éducation environnementale. Des recherches pédologiques et apicoles y sont déjà menées.

L’espace de Yacouba est à cheval de la zone rurale et de la zone urbaine. Le lotissement de la mairie de Ouahigouya décidé entre 1999 et 2000 empiète un peu sur son perimètre. Soutenu par les services de l’Environnement et de ses partenaires, Yacouba se bat pour sauvegarder l’intégrité de cet espace qu’il a mis tant d’années et de sacrifices à bâtir. Tous les acteurs de l’environnement se demandent comment cela a pu arriver. L’explication n’est pas aisée. Pire, aux dires du promoteur, il n’en a aucune. La mairie, interpellée, estime qu’il n’y a pas de quoi faire autant de bruit. Pour Amidou Ouédraogo, président du comité chargé de résoudre les problèmes de lotissement, il ne s’agit « que de quelques parcelles » qui empiètent sur le domaine de Yacouba.

Le premier adjoint au maire finit par affirmer que la mairie prendra des dispositions afin de trouver une solution à ce dossier. L’autre problème d’importance, est l’acquisition d’un titre foncier. Yacouba ne possède aucun document de propriété. Pour y arriver en respectant toutes les démarches, il lui faudrait dépenser des centaines de millions de FCFA. Ce pauvre paysan burkinabè , compte sur ses partenaires pour l’aider à se mettre à l’abri, en obtenant le précieux titre foncier. Pour l’instant il est dans l’angoisse… La forêt de Yacouba mérite, de la part des autorités locales ou nationales, des acteurs de l’environnement et des amoureux de la nature, un soutien conséquent lui permettant de pérenniser son œuvre et d’en bénéficier pleinement. En attendant, Yacouba Sawadogo peut se consoler de n’avoir pas passé sa vie à poursuivre des chimères. Ne dit-on pas que « Celui qui a planté un arbre avant de mourir, n’a pas vécu inutilement » ?

Boureima SANGA (bsanga2003@yahoo.fr)

Sidwaya



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