Le mobile à la conquête du Sud Ouest

Parler de Nouvelles Technologies en Afrique et particulièrement au Burkina Faso semble être une utopie. Pourtant, malgré le fait que ce pays est classé parmi les pays les plus pauvres du monde, il avance à son rythme dans le monde de la technologie.

Si actuellement on tend à se cantonner à l’Internet, l’usage de la téléphonie mobile sous les tropiques a révélé un réel besoin et une grande capacité d’innovation et d’inventivité. Je me propose ici de vous présenter mes observations dans une des régions les plus abandonnées au Burkina Faso et où on tente d’y implanter un projet pilote en matière de téléphonie rurale.

En effet du Lundi 28 Mars au 1er Avril 2004, une mission composée de Mr Scott McConnel, Consultant d’Intelecon (www.intelecon) de OuédraogoSylvestre et de 5 économistes et sociologues ont parcouru plus de 3000 Km dans le Sud Ouest du Burkina Faso pour échanger avec les populations à propos d’un projet pilote d’accès au service universel de communication.

Le Gouvernement du Burkina Faso a décrété une loi à propos du service universel et un fond a été mis en place. Brièvement, l’idée consiste à alimenter un fond grâce aux contributions des opérateurs de télécom travaillant dans le pays. Ce fond servira pour aider à désenclaver les zones rurales en moyens de communication appropriées (téléphone, Internet...) Une étude a été commandité et les bureaux Intelecon , McCarthy Tétrault en partenariat avec Sylvestre Ouédraogo de Yam Pukri ont fait le travail.

Nous tenons à remercier populations, les Responsables Administratifs Villageois, les Chefs de terre, les Préfets, les secrétaires généraux, les Hauts Commissaires ainsi que le Gouverneur de la Région du Sud Ouest pour leur disponibilité et accueil dans le cadre de notre travail. Les photos sont pour la plupart la propriété de Scott Mc et de Sylvestre Ouédraogo

Bref regard sur le Burkina Faso

Le Burkina Faso est situé au centre de l’Afrique de l’Ouest. Pays enclavé, il est entouré par le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Benin et le Togo. Environ 12 Millions de personnes y vit avec 52% de femmes. La population est en générale rurale (80%) et vit de l’agriculture de subsistance. Ce pays a un niveau de télé densité très faible.

L’installation des opérateurs mobiles a permis à des milliers de personnes d’avoir accès au téléphone : auparavant, il fallait patienter des mois voir des années pour bénéficier d’une connexion téléphonique.

Aujourd’hui, c’est une affaire de minutes pour avoir un téléphone portable. Le niveau de télé densité a donc considérablement augmenté avec les opérateurs mobiles/ on peut estimer à 450 000 personnes le nombre de personnes possédant des téléphones fixes/mobiles. Le nombre de lignes fixes avoisine les 100 000. Nous avons donc environ 3,75% de télédensité au Burkina Faso grâce à la téléphonie mobile.

Le pays est divisé en 13 régions administratives formant des entités plus ou moins homogènes. Il faut souligner la multi diversité culturelle de ce pays qui compte plus de 60 groupes ethniques parlant des langues et dialectes différents. Le mossi, ethnie majoritaire est très hiérarchisée et possède un empereur dénommé le Mogho Naaba. Le pays mossi est régi par un système de chefferie fort complexe, mais avec une base hiérarchique très poussée. Les pays est divisé en cantons, les cantons en villages et les villages en quartiers jusqu’au chef de ménage.

A chaque échelle nous avons un chef et ses ministres (responsable des jeunes, environnement, musique ...) La zone de sud ouest n’est pas peuplée de Mossi. On y rencontre surtout le Lobi, les birifor, les gans... les mossi ont envahi cette zone à cause de sa richesse naturelle, le plateau central du Burkina où sont les mossi étant très dégradé géographiquement : on ne peut donc nourrir sa famille avec ses récoltes, d’où le besoin d’immigrer vers des zones riches.

La capitale de la région du Sud Ouest

Gaoua est la capitale de la région du Sud Ouest. Sur l’Internet, cette zone est connue grâce au site web de son fameux musée qui fait la fierté des habitants. Nous ressentons nettement que la végétation est différente de celle de la région du plateau central du pays d’où nous venons. Elle est plus dense. Nous sommes ici coincés entre la Côte d’ivoire et le Ghana. Les populations se sentent d’ailleurs plus proche de ces pays que du Burkina. D’après elles, il est difficile de capter la radio nationale ainsi que la télévision nationale quand on quitte Gaoua. Elles sont donc obligées de suivre les actualités de leurs voisins ; le conflit ivoirien a empiré les choses et la télévision ivoirienne a coupé son antenne. Les rebelles ou encore les forces nouvelles sont à quelques encablures de là. Nous sommes à quelques 400 Km de la capitale.

La communication se révèle être une nécessité, pas un luxe.

Dans le sud Ouest du Burkina Faso, nous avons constaté que la population se déplaçait sur des distances moyennes de 35 km pour téléphoner. De fois, ils parcouraient jusqu’à 60 Km pour rejoindre le téléphone le plu proche. Dans ces cas ci, on ne peut parler de coût de télécommunication, mais de coûts de communication parce que le coût du déplacement aller retour excède grandement le coût de l’appel téléphonique.

Braver les dangers pour appeler

Dans les endroits où le signal des réseaux mobiles pouvait atteindre, les gens ont recherché les places accessibles pour le signal existait et y ont mis matérialisé les places. Comme cela, elles pouvaient y revenir pour effectuer des appels. On ne peut parler ici de revoir des appels parce qu’il faut rester parfois des minutes sans bouger à 42° au soleil pour espérer envoyer son message. Il arrivait fréquemment que la batterie du téléphone se décharge et donc, il fallait faire des kilomètres pour aller la recharger à l’aide d’un groupe électrogène. En général, les soirs, les grandes localités sont animées (danses, spectacles, vidéo...).

Des groupes électrogènes sont utilisés à cet effet. On profite donc de cette source d’énergie électrique pour recharger les téléphones portables. On a relaté des dizaines de fois des cas où les possesseurs de téléphones portables ont aidé à résoudre des problèmes d’urgence dans les villages appel d’ambulance, appel aux forces de l’ordre en cas d’attaque de bandits... Il est donc courant de faire 5 à 10 km et aller en pleine brousse et monter sur une colline en bravant les serpents pour utiliser son téléphone afin de sauver des vies.

A Kampti, localité situé à plus de 35 km de Gaoua, les populations ont détecté un endroit où le signal était actif : il faut aller s’arrêter à cet endroit précis, prendre une certaine position pour espérer recevoir le signal. On fait donc la queue à cet endroit. Chacun possède ses marques : des blocs de pierre pour matérialiser les endroits où le signal est actif afin de pouvoir le repérer la nuit si vous souhaitez vous y rendre nuitamment pour effectuer un appel d’urgence, on ne parle pas ici de recevoir un appel. Il nous raconta aussi l’histoire d’un homme qui avait bricolé sa propre antenne qu’il raccordait à son téléphone portable pour appeler : quel génie et quelles acrobaties !

Le représentant local d’une compagnie de téléphonie mobile nous confessa : les gens ici des localités avoisinantes viennent me demander tous les jours quand est ce que le signal va les parvenir : je vois beaucoup d’opportunités dans le monde rural, mais, je ne peux rien faire. Même les "rebelles" viennent acheter nos cartes et nos puces pour appeler : c’est moins chers que leurs téléphones satellitaires !

Un monsieur à quelques Kilomètres de Gaoua peut être considéré comme un innovateur. A l’aide de son simple téléphone portable il a créé un pont d’accès public qui ne désengorge pas : on vient de tous les côtés pour y effectuer ou recevoir ses appels.


DC ou le boutiquier de Génie : un téléphone portable de dernier cri n’est pas souvent le meilleur pour communiquer sous les tropiques !

Broum-Broum est une localité située à 20 km de Gaoua. Nous avons rendu visite à DC, surnom d’un boutiquier hors pair. Avec son simple téléphone portable, il a créé le premier télécentre public du village. Il a expérimenté tous les portables jusqu’à trouver celui qui donnait le meilleur rendement, c’est à dire le meilleur signal réseau. Pendant que nous étions avec nos portables derniers cris sans signal réseau, le sien, un modèle ancien fonctionnait à merveille. Il nous expliqua donc comment il a commencé son activité de télécentre. Il vient d’acquérir un poste communautaire à 300.000 Fcfa avec un opérateur de la place muni d’une antenne extérieur pour amplifier le signal. Pour recharger les batteries, il utilise un groupe électrogène la nuit utilisé en même temps pour animer un club de projection vidéo. La fonction sociale son travail lui a valu le soutien de tout le monde dans le village et la batterie solaire du village a été démontée pour lui permettre de faire des recharges le jour quand les appels sont nombreux.

Nous étions ridules ici avec nos téléphones dernier cri bardés de fonctionnalités (appareil photos, musique radio et autres).Aucun ne recevait un signal sauf celui du boutiquier ! J’ai compris donc que les portables sont devenus moins sensibles, les réseaux étant devenus très puissants, surtout en Europe. En Afrique le faible signal des antennes éloignées nécessitait des téléphones plus appropriés, plus gros et plus résistants. D’après que les opérateurs sont en train de rechercher des solutions pour des appareils rechargeables avec le soleil. Ici, seulement la fonction de réception et d’appel étaient les plus importantes.

Le premier point phone à Broum-Broum, le portable de tout le village qui à sauvé tant de vies !

Le télécentre public est mieux : il est difficile de refuser son portable à un parent ou à un ami !

A Bamako, village situé à quelques kilomètres de Diébougou dont le nom se confond avec celui de la capitale du Mali (il existe aussi un autre village du nom de Bamako), nous visitâmes le village situé sur l’axe Diébougou- Bobo Dioulasso.15 villageois possèdent ici des téléphones portables. Pour les recharger, il faut aller en ville. Nous avons discuté avec quelques jeunes du village et avons raconté l’expérience du Boutiquier de Broum-Broum. Ceci a éveillé en eux quelque chose : ici, nous acceptons volontiers qu’un parent utilise nos portables, s’ils ont des provisions. Dans le cas contraire, il faut que la personne la crédite. Il est difficile de refuser de prêter son téléphone portable, surtout s’il s’agit d’un problème de santé ou de famille. Nous espérons qu’une personne ouvrira un télécentre ici. L’infirmier du village compte s’endetter pour payer le poste communautaire afin d’ouvrir un télécentre.

Le télécentre surgi de nulle part : halte à Dilipoko
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télécentre communautaire dans un village
le télécentre fonctionne grâce à un combiné mobile avec une antenne de 3m. la batterie est réchargée en ville ou avec un groupe électrogène

Ici, une jeune fille gère un Télécentre au bord de la route avec pour seul équipement un poste communautaire appartenant à un opérateur de téléphonie mobile muni d’une antenne d’environ 3 mètres. Elle reçoit entre 10 à 30 clients en moyenne par jour. Certains appels sont entrants, c’est-à-dire que l’on appelle et elle doit faire la commission pour que le destinataire puisse venir prendre le coup de fil (100 Fcfa pour le service). Le soir, elle amène le poste à domicile et les clients peuvent la rejoindre là bas. La recharge de la batterie se fait la nuit grâce à un groupe électrogène utilisé en même temps pour des soirées et le visionnage de vidéo dans l’enceinte d’une cour.

Les leçons du périple .

Nous avons appris beaucoup de choses lors de cette sortie.

1.La première des choses est que la communication est devenue une impérieuse nécessité même pour les populations rurales situées dans des zone reculées : elles font montre de prouesses de toute sortes pour utiliser les téléphones portables. Pour utiliser un téléphone portable, on a pas besoin d’être lettré, d’où un grand avantage.

2.L’offre en matière de téléphonie est orientée sur les centres urbains pour cause de rentabilité. Les populations recherchent donc elle-même les moyens pour communiquer. Ici, on n’a pas besoin de venir faire de la publicité sur l’usage de la téléphonie mobile. Les zones rurales dessinent les prochaines luttes de concurrence pour les opérateurs mobiles.

3.Les équipements deviennent en moins en moins adaptés pour la population rurale : téléphones cellulaires très coûteux à cause des multiples fonctions, fragiles, miniaturisés et difficultés à recharger alors que des milliers de watts de soleils sont à leur portée, gratuitement.

4.La fracture numérique ne se résoudra pas avec le nombre d’ordinateurs dans nos pas, mais avec l’accroissement et l’adaptation des équipements de télécommunication mobiles tels les téléphones portables, la télévision et la radio. il serait aussi hasardeux de dire que le monde rurale n’a pas besoin d’ordinateurs ou encore, on a l’impression que la téléphonie mobile va se banaliser comme la télévison dont on a cru que cela allait nous sauver de la pauvreté.

Par Ouédraogo Sylvestre,

coordonnateur Bntic



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