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Le débat contemporain sur le développement de l’Afrique subsaharienne se focalise massivement sur la question de la souveraineté monétaire nationale ou régionale.
Qu’il s’agisse des controverses entourant l’avenir du Franc CFA, des projets d’implémentation de l’ECO ou de l’émergence fulgurante des cryptomonnaies, une idée reçue persiste : le salut économique des nations africaines dépendrait impérativement d’un changement de paradigme macro-monétaire. Pourtant, face aux limites des systèmes bancaires conventionnels et à l’exclusion financière des populations rurales, les solutions les plus résilientes se structurent souvent à une échelle micro-locale et endogène. L’Afrique dispose en effet d’une riche tradition de mécanismes de solidarité et de "banques de temps" — tels que le Sissoaga, le NAAM, le Ton ou les tontines — qui démontrent que la confiance mutuelle reste le véritable moteur de la création de valeur économique.
Parallèlement, le secteur agricole ouest-africain fait face à un double défi : s’affranchir de la dépendance aux intrants chimiques importés et structurer des marchés viables pour les productions locales durables.
Si l’agroécologie s’impose aujourd’hui comme une alternative incontournable pour restaurer les écosystèmes et garantir la sécurité sanitaire et alimentaire, elle se heurte au dilemme de la cherté de ses produits de niche, faute d’une offre et d’une demande synchronisées. Dès lors, comment dynamiser les circuits courts agroécologiques sans alourdir les coûts de transaction ni dépendre des liquidités officielles ?
C’est ce que propose ce texte qui essaie de fusionner monnaies endogènes, monnaies complémentaires et nouvelles technologies pour faciliter l’essor de l’agro écologie en Afrique.
Les monnaies complémentaires comme solutions.
Pour booster l’économie locale de manière durable, la solution se trouve à petite échelle : les monnaies complémentaires. Ces monnaies existent partout dans le monde. En France par exemple, il en existe des dizaines, par exemple, l’Eusko au Pays basque, la Gonette à Lyon et le Stück à Strasbourg. En Suisse nous avons une dizaine dont le LEMAN qui est bien connu.
Les monnaies complémentaires au Brésil sont des initiatives d’économie sociale et solidaire gérées par des banques communautaires, telles que le Palmas et le Mumbuca. Elles renforcent l’économie locale et soutiennent les familles à faible revenu. Ces monnaies permettent aux économies locales de se consolider et de créer des cercles vertueux.
Historiquement, la monnaie est née pour dépasser les lourdeurs du troc. Des premières pièces en Lydie au VIIe siècle av. J.-C. jusqu’au papier-monnaie en Chine, un seul élément fait la force d’une monnaie : la confiance de ses usagers. Sans elle, la monnaie ne vaut rien. Lorsque le système officiel se grippe, les citoyens ont le pouvoir de s’organiser pour créer leurs propres moyens d’échange. C’est ce qui s’est passé dans les années 1970 avec l’arrêt de la convertibilité du dollar en or. Du jour au lendemain, des personnes qui étaient loin des Etats Unis ont vu leurs économies dégringoler et des entreprises d’économies sociales et solidaires ont commencé à réfléchir à des alternatives : et si on favorisait les échanges en interne pour créer de la richesse au lieu de dépendre des autres ? Suis-je responsable des problèmes qui se déroulent à des milliers de kilomètres de chez moi et pourquoi je devrais en payer le prix ? comment faire pour ne pas dépendre d’une banque ? comment ces formes alternatives se reflètent dans notre vie quotidienne et comment les améliorer ?
Généralement la monnaie remplie trois fonctions : c’est un bon intermédiaire dans les échanges entre biens et services, c’est une unité de compte et un système de réserve de valeurs. Nous voyons clairement que c’est donc un phénomène immatériel. Actuellement, chaque jour, ce sont des dizaines de millions qui sont échangés entre téléphones portables en Afrique sans toucher un quelconque papier ou une pièce de monnaie.
Vu donc sous les 3 caractéristiques de la monnaie nous pouvons dire que des formes circulent en Afrique depuis fort longtemps.
A la redécouverte des monnaies complémentaires africaines
L’Afrique n’a pas attendu l’Occident pour inventer ses monnaies alternatives. Le tissu social regorge d’initiatives fondées sur la solidarité et la réciprocité.
Le Sissoaga ( en mooré), le NAAM ( en mooré) , Les Tontines et le "Ton" (en dioula) sont des pratiques courantes au Burkina Faso pouvant etre assimilées à des monnaies alternatives. Si beaucoup pense que la tontine vient du TON, ce sont deux pratiques différentes. Le TON et le NAAM sont des associations communautaire (jeunes, femmes). La force de travail collective y remplace l’argent officiel. C’est une véritable banque de temps traditionnelle. Quant à la tontine, elle fonctionne comme un crédit mutuel à taux zéro. Elle accélère la vitesse de circulation de l’argent en forçant sa réinjection immédiate dans l’économie réelle. Chez les MOSSI, on appelle SISOAGA le travail collectif rotatif : Aidez-moi à cultiver mon champ ou construire ma maison et je ferai de même pour vous. Sans donc contracter avec une banque on arrive en interne à échanger des services dans un groupe connu et fermé.
L’origine de la tontine
Quant à l’origine de la tontine, le mot tontine vient de Lorenzo Tonti (vers 1602-1684) qui était un banquier napolitain installé en France au XVIIe siècle. Il était le protégé du Cardinal Mazarin, alors Premier Ministre du roi Louis XIV. Vers 1652, les caisses de l’État français étaient totalement vides à cause des guerres. Mazarin cherchait un moyen de lever des fonds sans augmenter les impôts, ce qui risquait de provoquer des révoltes. En 1653, Tonti propose un système d’épargne collectif. Des particuliers mettent leur argent en commun dans une cagnotte gérée par l’État, qui leur verse une rente chaque année. La règle d’or est que lorsqu’un membre du groupe meurt, sa part n’est pas versée à ses héritiers, mais redistribuée entre les survivants. Les derniers survivants touchent ainsi des sommes astronomiques. Au décès du tout dernier membre, le capital initial reste définitivement à l’État. Je me demande si dans ce système, les gars ne vont pas travailler à s’éliminer et l’Etat sera le grand gagnant. C’est un système d’une grande perfidie. Dans l’histoire européenne, la tontine a parfois suscité des dérives criminelles (empoisonnements, meurtres déguisés en accidents) où un souscripteur décidait d’aider le destin » pour éliminer les autres survivants de sa table d’épargne.
Avec le temps, cette « opération à la Tonti » est devenue le mot tontine. Aujourd’hui, notamment en Afrique de l’Ouest, le concept a évolué vers une association d’épargne rotative et solidaire, mais le principe repose toujours sur le même principe : la confiance mutuelle au sein d’un groupe fermé.
L’ironie de l’histoire est que ce mot, né d’un système individualiste et cynique, désigne aujourd’hui en Afrique de l’Ouest exactement l’inverse : un outil d’extrême solidarité, de confiance et de cohésion sociale. Nous sommes donc passé d’un système immoral à un système basé sur l’union et la solidarité. Dans le système de la Tontine, le décès d’une personne va poser plus de problèmes que d’avantages parce que son gain ne pourra pas être partagé par les restants. Au contraire, on cherche à travailler et collaborer avec des personnes en bonne santé et dynamique pour accroitre la garantie d’être remboursé.
D’autres mécanismes, plus humains n’ont pas échappé à la faillite en Afrique de l’Ouest.
Des Banques de Céréales au Warrantage
Un autre système endogène promu par les ONG et les Etats dans les années 70 - 2000 sont les banques de céréales. Nées durant les sécheresses des années 1970 pour garantir la sécurité alimentaire, elles ont décliné à cause des faiblesses de la gestion collective : voir thèse de Sylvestre OUEDRAOGO (1996) sur les contreperformances des Banques de Céréales au Burkina Faso avec une analyse en termes de coûts de transaction. En effet, si un bien ou un service peut être géré par un individu avec succès, ce n’est pas évident qu’un groupe puisse dégager une bonne efficacité et rentabilité. Dans les ménages en Afrique, on se demande toujours pourquoi le réfrigérateur est toujours vide ou remplie d’eau seulement au lieu de produits achetés en gros pour conserver et profiter des opportunités, on se demande pourquoi beaucoup achètent juste un sachet de savon pour laver un habit au lieu de payer un carton qui est moins cher, juste parce que le coût de gestion ou de contrôle serait très élevé. Il est difficile de savoir qui s’est servi dans le stock familial, il est donc mieux d’acheter en détail plutôt qu’en gros.
Le warrantage a supplanté les banques de céréales en individualisant la responsabilité. Le paysan stocke son maïs dans un magasin sécurisé à double cadenas. Ce stock sert de garantie physique (nantissement) pour obtenir un crédit auprès d’une microfinance. Le sac de céréales devient littéralement une monnaie de garantie.
Avec les banques de céréales, le stock de céréales reste fermé et on ouvre pour le vendre pendant la période de soudure. Il peut se trouver que le prix au moment de la soudure soit plus faible que le prix avant la soudure et la banque de céréales va accuser une perte imputable à tout le groupe. Le Warrantage permet de faire vivre et tourner le stock autrement.
L’agriculture contractuelle qui est de plus en plus pratiquée de nos jours sous une forme moderne dérive de ces mécanismes où on affine la confiance entre les acteurs impliqués dans la transaction. L’agriculture contractuelle a été longtemps combattu parce que l’on accusait certains acteurs « d’acheter le mil sur pieds ». Avant de produire, un acteur donnait une avance au producteur pour acheter des intrants et à la récolte, ce dernier était tenu de lui vendre son stock. Depuis longtemps, ce modèle était considéré comme de l’usure d’où la banque de céréales comme solution pour que les céréales restent la propriété du groupe.
Comment moderniser ces approches endogènes dans notre monde moderne tout en respectant nos lois ? je vais prendre un exemple ici dans le domaine de l’agroécologie.
L’agroécologie comme système d’expérimentation
L’agroécologie est en vogue de nos jours à cause des problèmes rencontrés par les producteurs (hause du cout des intrants importés et leurs inadéquation, problème de santé rencontrés par les consommateurs, cherté des prix des produits agricoles dont la plupart sont importés…).
Les pratiques agro écologique en recentrant l’homme au cœur du dispositif agricole au lieu du capital donnent des opportunités aux paysans de reconstruire leurs écosystèmes et améliorer leurs bien être et celui de leurs famille et entourage.
Pour le moment les pratiques agro écologique sont embryonnaires mais l’élan est positif. Le problème aujourd’hui est de trouver des formules pour booster l’agroécologie. C’est parmi les solutions de boostage que je vais proposer la naissance d’une monnaie alternative pro agro écologie.
Le dilemme de l’agroécologie. On critique la production agroécologique d’être chère. Cela est normal parce que ce sont des produits de niche. Pour que les prix baissent il faut accroitre la demande et l’offre. Comment un producteur qui applique des règles agro écologiques pourra-t-il s’en sortir ?
Modélisation de l’éco-lien : le circuit vertueux en 4 profils
Pour dynamiser l’agroécologie, j’imagine une monnaie alternative pro-environnementale : l’Éco-Lien (EL). Ce système met en relation quatre acteurs clés de la société africaine.
Les 4 visages du réseau
– Kouka (le producteur) : Il soigne sa terre sans produits chimiques. L’Éco-Lien lui assure un réseau exclusif de clients et un prix juste pour nourrir sa famille.
– Albertine (la citadine) : Cadre bien payée, elle veut consommer responsable Elle échange ses déchets organiques triés et une partie de son salaire en Éco-Liens pour acheter les paniers bio de Kouka.
– Malik (le commerçant) : Il accepte l’Éco-Lien dans sa boutique pour attirer Albertine. Il réinjecte ensuite ces gains pour acheter sa nourriture chez Kouka.
– Barka (l’entrepreneur social) : Il gère l’association de manière non lucrative. Il veille à ce que la monnaie circule vite et ne soit pas accumulée. Grace à une digitalisation, la monnaie créé ne peut être falsifiée.
L’Éco-Lien utilise des règles économiques valables dans un groupe fermé où les acteurs sont connus et sont engagés ensemble sur des objectifs clairs et précis : faire grandir l’agroécologie en Afrique et en faire profiter le plus grand nombre.
Les critères de cette monnaie alternatives sont les suivantes :
1. La Monnaie Fondante (Anti-thésaurisation) : La monnaie perd une petite partie de sa valeur si elle dort dans un tiroir (ex : -2% tous les 3 mois). Cela force les agents économiques à la faire circuler à toute vitesse dans l’économie réelle.
2. Le Bonus d’Émission (Rémunérer l’impact) : Des Éco-Liens sont créés et offerts pour récompenser des actions écologiques réelles. Barka paye Kouka lorsqu’il plante une haie vive, et Albertine lorsqu’elle trie ses déchets et échange avec Kouka pour avoir des produits en retour.
3. Le Taux de Change Fléché (Booster le pouvoir d’achat) : Pour inciter à l’échange, 10 000 FCFA convertis donnent 11 000 Éco-Liens (+10% de pouvoir d’achat). Ce bonus est uniquement dépensable chez les acteurs certifiés du réseau.
Ces critères doivent permettre aux acteurs de faire circuler la monnaie facilement. Elles évitent que les acteurs à faibles revenus échappent au système bancaire classique et au cercle de l’endettement sans fins. Bien sûr, plus les revenus vont s’améliorer plus ces personnes seront contraintes de passer par le système formel.
Les monnaies complémentaires comme leur nom l’indique ne sont pas en opposition au système dominant mais aident les personnes exclues ou aux personnes proposant des produits innovants à faible demande à travailler au taux zéro et à avoir une clientèle fidèle grâce à la confiance établie et à l’esprit d’engagement. Au niveau national, il est possible que l’Etat donne une partie des salaires des travailleurs en monnaie alternatives à utiliser exclusivement pour acheter des produits agroécologiques et en retour les producteurs pourront échanger contre d’autres produits et services locaux et ainsi de suite.
Travailler dans la légalité
En zone UEMOA, la création monétaire est un monopole d’État. Pour rester parfaitement légale, la monnaie complémentaire est structurée comme un espace privé contractuel. Elle prend la forme juridique de bons d’achat pluripersonnels ou de points de fidélité gérés par une coopérative. Es dernières années, des milliers de personnes ont été victimes de systèmes de manipulation d’argent avec la cryptomonnaies et autres systèmes artificiels comme 5M, 11M etc…il faut donc faire attention pour ne pas tomber dans des systèmes fictifs pour arnaquer la population.
En Afrique rurale, l’usage des technologies mobiles (SMS / USSD) est l’outil incontournable pour faire circuler cette valeur.
De manière informelle actuellement au Burkina Faso, les gérants des maquis donnent des avoirs aux clients quand ils manquent de monnaie. Parfois, le client revend le bon aux serveuses ou au gérant de parking moto pour ne plus avoir à revenir dans le même bar s’il est un client occasionnel. C’est une forme de monnaie. Vous constaterez que le gérant donne un délai au bon parce qu’il veut faire circuler son argent rapidement, sinon il peut manquer des ressources considérables si la monnaie qu’il a créée ne circule pas et est bloquée ailleurs. C’est donc un calcul hautement financier et économique à bien y réfléchir et c’est pour cela la monnaie que je propose perdra de valeur dans le temps si elle n’est pas utilisée. Dans les banques modernes, c’est exactement la même chose. Le banquier veut pousser son client à consommer et s’il ne consomme pas, il lui incite à placer cet argent pour que lui il s’en serve pour donner des crédits à d’autres personnes.
Avec un système de Q2 code, il sera facile d’assurer la fongibilité de l’Ecolien. Chaque transaction passera par un serveur qui analysera le taux de rotation de la monnaie utilisée.
Vivement que nous puissions mettre des incubateurs pour expérimenter de type de monnaie alternative dans nos communautés. D’ores et déjà des associations comme ART TERA, un institut comme IPD-AOS ont commencé cette réflexion et veulent passer à la vitesse supérieure.
Dr Sylvestre OUEDRAOGO
Enseignant Chercheur
Directeur régional de l’Institut Panafricain pour le Développement.
Responsable Association Yam Pukri
yampukri.bf@gmail.com

